Le retour au bon vieux temps des «nuisibles»?
Alors que le nouveau plan de mesures «Cormorans» de la Confédération vient d’entrer en vigueur, certaines associations de pêcheurs veulent déjà le jeter aux orties et demandent de réguler les cormorans nicheurs du site protégé du Fanel. Dans la foulée, ils réclament de tirer le harle bièvre, espèce protégée, et d’intensifier l’abattage des hérons. Un retour à des pratiques moyen-âgeuses que ne saurait accepter l&rs
L’an dernier, la Confédération lançait son nouveau plan de mesures «Cormorans» (voir IBS 4/05). Ce compromis permet d’intervenir en effarouchant et au besoin en tirant des cormorans sur les cours d’eau et les plans d’eau de moins de 50 hectares alors que sur les grands lacs de plus de 50 hectares, les oiseaux sont laissés en paix. Cette philosophie part du principe qu’il n’est pas exclu que l’espèce ait un impact potentiel sur des populations de poissons menacés dans les rivières, comme l’ombre. Sur les grands lacs qui abritent d’importantes concentrations d’oiseaux d’eau, les dérangements auraient des conséquences néfastes pour une grande partie de l’avifaune.
A peine ce compromis entériné, les sociétés de pêche remontent aux barricades et demandent de pouvoir intervenir dans la colonie reproductrice du Fanel (BE, NE). Alors même qu’aucun des critères retenus dans le plan de mesures n’est rempli. Le Fanel se situe au cœur du premier site Ramsar de Suisse, de surcroît dans des réserves naturelles et autres périmètres de protection. Le lac de Neuchâtel, à l’évidence, dépasse les 50 ha et il n’y a aucune évidence que les cormorans nicheurs du site menacent de quelconque manière des poissons rares.
L’ASPO se battra contre des «régulations» dans la population nicheuse du Fanel. D’ailleurs, aucune base légale ne permettrait de telles interventions. Par contre, elle est prête à appuyer les pêcheurs professionnels dont les filets seraient endommagés par des cormorans, si tant est que des dégâts soient effectivement causés par cette espèce. Il y a en tout cas là matière à mener déjà des investigations.
Le harle bièvre est une espèce protégée. Bien que les effectifs nicheurs de ce beau canard aient augmenté ces dernières années, la Suisse a une responsabilité particulière dans sa conservation, d’autant plus que la population alpine présente des variations génétiques significatives avec la population d’Europe du Nord. Là encore, des sociétés de pêche demandent des plans de mesures, c’est-à-dire de pouvoir tirer des oiseaux. Les études commandées sont toujours très partiales et ne prennent pas en compte les autres facteurs qui influencent la mortalité des poissons. Les densités de piscivores sont aussi souvent surévaluées.
Et, le héron cendré est de nouveau en ligne de mire, alors qu’il consomme aussi de grandes quantités de rongeurs dans les cultures. Certaines voix mentionnent même que l’on pourrait prendre des mesures contre les martins-pêcheurs.
L’ASPO soutient à 100 % les pêcheurs lorsqu’ils réclament, par le biais d’une initiative, une véritable politique de renaturation des cours d’eau. De grands efforts doivent être accomplis pour corriger les erreurs du passé et offrir un habitat digne de ce nom aux communautés animales et végétales aquatiques. Elle ne peut en revanche pas les suivre lorsqu’ils partent en croisade contre les piscivores, comme au temps où l’on cataloguait les espèces en deux catégories: les «utiles» et les «nuisibles».
François Turrian
Directeur romand
Juin 2006
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Harle bièvre (femelle)
Photo: Carl'Antonio Balzari

Héron cendré
Photo: Carl'Antonio Balzari
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